Je suis extra-ordinaire


          Parfois j'aimerais être normale, ou du moins feindre de l'être. Aussi simplet que cela puisse paraître, j'envie ceux qui ne se posent même pas la question et qui SONT tout simplement.  
... 
Non ça va pas. Je reprends.. Parfois, j'aimerais être considérée comme une personne normale. Peut être est-ce plus clair formulé ainsi ? Quelqu'un comme vous et moi j'aimerais dire, quelqu'un plus comme vous que comme moi. Peut-être le ressentez-vous aussi ?
En un sens, mettre des mots sur ce mal universel me permet d'en saisir l'absurde incongruité. Je ne peux le nier, j'ai trop souvent cette humaine facilité à penser l'herbe plus verte chez ma voisine ; et par "je", j'entends nous, eux, toi. Mais c'est un raccourci qui, tant qu'il ne sera pas devenu conscient, nous rendra aveugle aux différents bagages que chacun porte en silence. Nul n'est parfait, ou bien personne ne le serait.


Éloge de l'anormalité


           C'est alors que j'en arrive à expliciter ce titre volontairement tapageur. Je suis extra-ordinaire. Dans le sens "en dehors de l'ordinaire". Comme tout le monde, vous l'aurez je l'espère compris. L'humanité n'a d'intérêt que dans la diversité. Et pourtant, je porte sur moi - comme tant d'autres -  une particularité qui tape à l'œil. Une épaisse couche que je peine à cacher. Et à ce jour, lassée d'avoir perdu autant d'année de ma vie à en souffrir, je n'ai qu'un désir : celui d'être considérée en toute transparence comme une personne normale. Or au quotidien me voilà régulièrement ramenée à cet imposant détail.

            Qu'est-ce qu'être normale ? C'est entrer dans la norme ? La norme est une moyenne. Et la moyenne n'a jamais été taillée sur mesure pour moi. L'IMC, cet obscur et déshumanisante entité en a décidé ainsi : je suis malade. Ou du moins je devrais en pratique l'être. Et pourtant à voir mes photographies je ne pense pas donner l'impression d'être morbide, si ? Si ce n'est une souffrance induite par cette mise à l'écart de la normalité, je me porte comme un charme. Pas mieux, et pas plus mal qu'une personne dans la moyenne. Dans l'idéal je ne devrais même pas avoir à me justifier. Et pourtant m'y voilà contrainte. Et c'est bien là que le problème me transcende. Je voudrais être perçue comme une femme normale, tout en faisant ressortir mes particularités. Ni plainte, ni victime, juste une femme comme les autres dans l'épanouissement de sa singularité. Je veux être normale. Je veux être extra-ordinaire. 
Je veux être normale.  
Je veux être extra-ordinaire.  
Je veux être normale.  
Je veux être extraordinaire.  
Je suis les deux à la fois.    
Vous l'êtes aussi, chacun à sa façon.


*** 

         On peut rêver d'une utopie où lorsque sera évoqué le cas d'une femme ronde, noire, "Femme" tout simplement, toute particularité quelle qu'elle soit n'ait nullement lieu d'être évoquée. Une différence noyée dans la masse. Envisagée tout naturellement comme une singulière normalité. Sans un soupçon de stigmatisation. Ce sera normal. Extra-ordinaire mais normal. Une ambigüité paradoxale et complémentaire sur laquelle je me plais à insister. En outre, je ne veux plus entendre parler des grandes tailles comme étant un monde à part. Ce jour là, où je n'aurai plus à clamer que je suis une personne normale, peut être en serai-je moi même persuadée.